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E-terview
Japonline :
Pourriez-vous nous raconter votre
cheminement ? Qu'est-ce qui vous a amenée à
étudier l'uvre de Nishida Kitarô ? Je
rappelle que vous avez publié, en 2000, un essai sur
Nishida, CNRS éditions?
Jacynthe
Tremblay : J'ai commencé à m'intéresser
à la philosophie japonaise en 1989, au terme de mes études
doctorales en philosophie de la religion à l'université
de Montréal. Mon projet initial portait sur la question
du néant dans la philosophie de Nishitani Keiji, un proche
disciple de Nishida. En 1990, je me suis rendue au Japon pour
un stage d'études d'une durée de deux ans. Or,
mon superviseur de l'université de Tôkyô,
Sakabe Megumi, m'a fortement incitée à lire au
préalable des essais de Nishida en japonais. En me mettant
à l'étude de cet auteur, j'ai éprouvé
une telle fascination que j'ai laissé de côté
mon projet sur Nishitani pour me concentrer uniquement sur Nishida.
Ce qui m'a le plus attirée, c'est sa manière de
remettre en question les modes de pensée habituels, sa
capacité à repenser radicalement les questions
philosophiques.
Il existait déjà au début des années 1990 quelques traductions
anglaises de Nishida, notamment de ses premières uvres. Je
me suis toutefois efforcée de lire cet auteur uniquement en
japonais, malgré les grandes difficultés que représentent son
style écrit et son mode de pensée philosophique. À cause de
cette option méthodologique, ma recherche a progressé assez
lentement au début mais j'en ai tiré d'énormes avantages, surtout
en ce qui concerne la compréhension en profondeur de l'uvre
de Nishida. En effet, ce dernier a développé sa pensée dans
l'acte même d'écrire. Elle est inséparablement liée à la manière
dont il a utilisé et, très souvent, déconstruit la langue japonaise
afin de la rendre apte à exprimer des idées qui, pour une grande
part d'entre elles, étaient nouvelles tant en regard de la philosophie
occidentale que de la pensée japonaise traditionnelle.
Après mon retour au Canada en 1992, j'ai occupé
un emploi de recherche au Centre d'études sur l'Asie
de l'Est de l'université de Montréal. Cette recherche
a été centrée sur Nishida et, de manière
plus périphérique, sur Watsuji Tetsurô,
éthicien bien connu au Japon. Depuis 1997, je vis de
nouveau au Japon, occupée par la recherche sur Nishida,
de même que par la traduction de parties de son uvre.
Ces différents travaux ont donné lieu à
plusieurs articles, ainsi qu'à deux livres. Le premier
est un petit ouvrage de vulgarisation traitant des rapports
entre l'humain et le monde, de même que des rapports interpersonnels
(La relation et son lieu. Introduction à la philosophie
de la relation de Nishida, Beauport, MNH/anthropos, 2000,
78 p.). Le second porte sur la "logique du basho"
(lieu) développée par Nishida (cf. Nishida Kitarô.
Le Jeu de l'individuel et de l'universel, Paris, CNRS
Editions, 2000). Trois de mes premiers essais de traduction
de Nishida apparaissent en annexe de ce dernier livre.
JOL :
Nishida Kitarô est un personnage central
dans la philosophie japonaise contemporaine. Pourriez-vous nous
présenter ce penseur et la place de ses idées dans le Japon
actuel ?

Nishida Kitarô, portrait tiré de
Georges Bonneau,
Histoire
de la littérature japonaise contemporaine,
Paris, Payot, 1940
JT :
Nishida est né en 1870 à Unoke, près de
la mer du Japon. Il est devenu professeur de lycée et
d'université à Kanazawa après avoir terminé
ses études à la faculté des lettres de
l'université de Tôkyô. De 1910 à 1928,
date de sa retraite, il a enseigné l'éthique et
la science des religions à la faculté des lettres
de l'université de Kyôto. Il est disparu en 1945,
à Kamakura.
On peut diviser la philosophie de Nishida en trois périodes,
suivant l'ordre de publication de ses livres. La première
période (1911-1926) s'ouvre avec l'Essai sur
le bien. Ce livre a initié une philosophie originale,
qui a en même temps marqué la fin de l'importation
pure et simple de la philosophie occidentale qui avait caractérisé
l'époque Meiji (1868-1912). Les autres livres (qualifiés
d'"essais épistémologiques") qui ont
vu le jour au cours de cette période ont tendu non pas
tant à poursuivre la philosophie religieuse amorcée
dans l'Essai sur le bien qu'à mettre l'accent,
déjà, sur la notion d'éveil à soi
(jikaku). En somme, cette première période
témoigne d'une longue confrontation de Nishida avec la
philosophie occidentale qui a trouvé son aboutissement
à partir de la seconde période de sa pensée
(1926-1930). L'essai charnière qui marque le passage
à cette seconde période s'intitule Basho
(lieu ou champ). Là, Nishida commence à effectuer
le passage d'une analyse psychologique de l'expérience
individuelle à la construction d'un imposant système
philosophique, lequel est connu de nos jours sous le nom de
"logique du basho". La troisième période
(1930-1945), qui débute avec Les problèmes
fondamentaux de la philosophie, est centrée sur le
monde historique et met en uvre une dialectique que Nishida
qualifie d'absolue. Dès 1930, Nishida a été
reconnu par ses contemporains comme le philosophe japonais le
plus important. Encore aujourd'hui, l'interlocuteur incontournable
de la philosophie japonaise demeure Nishida.
Actuellement, les recherches concernant la philosophie de Nishida
tiennent une place importante au Japon. Cette philosophie a
d'abord été perpétuée après
la mort de Nishida par l'"école de Kyôto",
dont faisaient partie les proches disciples de Nishida. Depuis
vingt-cinq ans environ, se tient aussi à Kyôto
le Groupe de recherches sur la philosophie de Nishida, qui s'applique
à lire et à étudier en détails l'uvre
de cet auteur. En juin 2003 a eu lieu le premier Congrès
sur la philosophie de Nishida, qui a réuni à Kyôto
tous les chercheurs regroupés autour de Nishida, ainsi
que de nombreux membres du public en général.
Dans l'ensemble du Japon, ces nombreux chercheurs ont produit
des études et commentaires de Nishida qui se caractérisent
par l'originalité et la diversité des approches.
Des recherches comparatives et appliquées ont excédé
le point de vue philosophique pour s'étendre aux domaines
de la théologie, de la psychologie, de la psychiatrie,
de la sociologie et de l'éthique, pour n'en mentionner
que quelques-uns. Un point important qu'il faut aussi mentionner
est que les recherches à propos de Nishida ne sont pas
limitées au Japon. L'intérêt pour ce philosophe
a grandi constamment au cours des dernières années,
tant en Asie et en Europe qu'en Amérique du Nord. Il
se caractérise, encore ici, par la diversité et
l'originalité des approches. Bref, la philosophie de
Nishida demeure un thème d'une grande actualité.
Et tout laisse croire qu'elle continuera encore longtemps de
susciter des débats fructueux.
Face aux diverses interprétations de la philosophie de
Nishida au Japon et hors du Japon, mon entreprise de traduction
peut sembler modeste. Mais j'estime qu'elle est très
importante. Il arrive parfois que ces approches de Nishida entraînent
une mésinterprétation de sa philosophie. D'où
l'importance de revenir constamment aux textes originaux de
Nishida et d'examiner avec soin les différences entre
sa propre philosophie et la sienne. De plus, l'une des raisons
pour lesquelles les recherches concernant Nishida ont progressé
lentement en Amérique du Nord et en Europe est que des
traductions précises de sa philosophie sont encore trop
peu nombreuses. Le travail de traduction de son uvre est
indispensable pour susciter des lieux de discussion collective,
pour placer sa philosophie au cur des grands débats
d'idées qui occupent la pensée contemporaine.
Mon vux le plus cher est que Nishida en vienne à
occuper la place qui lui revient aux côtés des
plus grands philosophes. C'est aussi que dans les bibliothèques
et les librairies, les traductions de son uvre quittent
enfin les rayonnages de religions orientales où elles
ont été cantonnées pour figurer enfin en
bonne place dans les sections de philosophie.
JOL :
On a souvent tendance en Occident à présenter
Nishida Kitarô comme le défenseur de l'impérialisme
japonais, comme le chantre de la maison impériale. Pensez-vous
qu'il faille réduire l'uvre de Nishida à
cette dimension idéologique ?
JT :
Cest là une question délicate. Mais je puis dire
que l'idée reçue selon laquelle Nishida serait
un défenseur de l'ultranationalisme japonais est due
surtout à un manque de données disponibles. Des
recherches récentes, notamment la magistrale biographie
de Nishida établie par Yusa Michiko, ont permis de nuancer
grandement ce type d'affirmations. Chose certaine, Nishida faisait
preuve d'un grand sens critique face à l'impérialisme
japonais. Il s'est efforcé sans relâche de corriger
les erreurs de vision du monde et de la culture de l'armée
de terre japonaise. Non seulement lui, mais aussi les différents
membres de l'école de Kyôto ont tenté de
freiner l'impérialisme en Asie du Sud-Est et l'implication
du Japon dans la Seconde Guerre Mondiale.
Trop souvent, l'accusation d'ultranationalisme et d'impérialisme
à l'égard de Nishida s'est effectuée à
partir de citations tirées totalement de leur contexte
philosophique. Ou encore, elle a été le résultat
d'une lecture de traductions inadéquates, si ce n'est
d'une interprétation d'une littérature secondaire
elle-même basée sur une critique ambiguë des
textes originaux de Nishida. D'où l'importance de la
traduction en langues occidentales non pas seulement des quelques
essais de philosophie politique de Nishida, mais surtout de
ses essais proprement philosophiques, lesquels constituent l'essentiel
de son uvre. Ces traductions doivent être fondées
sur une compréhension précise des essais de Nishida
en japonais, de manière à éviter les interprétations
arbitraires.
JOL :
Vous publiez donc aux éditions du CNRS L'Éveil
à soi, ouvrage qui rassemble six essais du philosophe
japonais. Pourquoi avez-vous choisi ce thème ?
JT :
Jusque vers 1880 au Japon, on a étudié surtout
l'empirisme anglais, puis par la suite la philosophie allemande.
À partir de 1928, l'influence du néo-kantisme
est devenue prédominante. Mais selon Nishida toutes ces
philosophies, y compris la phénoménologie et la
philosophie existentielle qui furent introduites par la suite
au Japon, sont centrées sur un type de soi "subjectif",
c'est-à-dire préoccupé davantage de lui-même
que de la véritable réalité historique
et des relations interpersonnelles. En conséquence, la
philosophie subjectiviste des temps modernes s'est trouvée
acculée à une impasse. D'où l'effort de
Nishida en vue de la réexaminer à partir de son
fondement.
Le thème de l'"éveil à soi" est
apparu dans l'uvre de Nishida en 1917 et a été
approfondi jusqu'en 1945. Il a été développé
par Nishida afin, précisément, de prendre le contrepied
de l'épistémologie de son époque. En effet,
l'éveil à soi (jikaku) n'est pas la conscience
de soi (jiko ishiki) (qu'il s'agisse de sa conception
traditionnelle ou de sa reprise par Kant en tant qu'égo
transcendantal ou par Husserl en tant que conscience éidétique).
Nishida fait clairement la distinction entre les deux termes.
En réalité, l'éveil à soi débute
là où la conscience de soi atteint ses limites.
Intrinsèquement relié à la recherche de
la véritable réalité et du véritable
soi, il se présente comme un nouveau point de départ
de la philosophie.
La notion d'éveil à soi est commune aux six essais
de Nishida que comporte L'Éveil à soi.
Dans le premier essai, "Le temporel et l'intemporel",
l'éveil à soi est inséparablement lié
à la question du temps. Les deux essais suivant, à
savoir "Amour de soi, amour de l'autre et dialectique",
ainsi que "Je et tu", ajoutent à la
question de la temporalité celle des relations interpersonnelles.
L'éveil à soi y est présenté comme
le mode privilégié de la relation à l'autre.
Autrement dit, l'identité personnelle du "je"
ne provient pas de lui-même mais du "tu" avec
lequel il est en relation. Ici, l'éveil à soi
n'est pas une conscience de soi mais un accès à
soi médiatisé par le rapport au "tu".
Ce même type de rapport se retrace dans l'essai "L'auto-identité
absolument contradictoire", dans le cas cette fois
des rapports entre l'individu et son milieu, notamment. L'un
n'existe jamais sans l'autre, et inversement. De leurs relations
sous le mode de l'éveil à soi naissent le monde
de la réalité et l'histoire. Enfin, les deux derniers
essais présentés dans L'Éveil à
soi ont pour titre "L'éveil à soi"
et "À propos de la philosophie de Descartes".
Rédigés respectivement en 1943 et 1944, ces essais
sont déterminants pour comprendre la notion d'éveil
à soi. Leurs contenus sont très semblables et
débutent par une reprise et une remise en question du
"je pense donc je suis" de Descartes. Il y est montré
que le véritable éveil à soi est celui
du soi individuel. Ce dernier s'éveille à soi-même
dans la mesure où il se situe dans le monde historique
et dans la mesure où il entre en rapport avec la société.
En concevant de cette manière le soi à partir
du monde (et non pas le monde à partir du soi, comme
c'est le cas avec la conscience de soi), Nishida combine directement
l'éveil à soi au monde historique et l'élève
au statut de forme fondamentale de la réalité.
JOL :
Quelles sont les principales difficultés liées à la traduction
d'une uvre philosophique japonaise ?
JT :
La première de ces difficultés tient au vocabulaire.
En effet, l'un des enjeux majeurs de l'introduction de la philosophie
occidentale au Japon au début de l'ère Meiji a
été celui de la création d'un vocabulaire
philosophique. Un grand nombre des notions philosophiques étaient
alors sans équivalent dans la langue japonaise. Il a
donc fallu en créer, soit en utilisant les idéogrammes
chinois, soit en forgeant des vocables nouveaux. Ce type de
mots est calqué sur l'étymologie grecque ou latine.
Ils sont la traduction des termes philosophiques occidentaux
correspondants. Il est donc facile de les retraduire en français.
Le point délicat, cependant, est que leur signification
est légèrement modifiée par rapport aux
langues occidentales lorsqu'ils sont réutilisés
dans un système philosophique, par exemple celui de Nishida.
Il est alors nécessaire, en traduction, de viser non
seulement la précision lexicale, mais surtout de resituer
les mots dans leur contexte philosophique précis.
La seconde difficulté tient au type de traduction qu'on
décide de produire. En effet, s'agit-il de traduire mot
à mot le texte philosophique japonais, ou bien encore
d'en synthétiser les idées principales dans un
langage plus concis ? Ni l'un ni l'autre à mon avis.
Car la traduction mot à mot fourni det simples équivalences
lexicales et structures grammaticales, sans qu'il soit tenu
compte du contexte et du sens du texte à traduire. Elle
risque de produire une traduction inintelligible. Quant au type
de traduction qui consiste à reconstruire le sens du
texte japonais, il autorise la traductrice à intervenir
dans un texte en son propre nom, avec tous les risques de contresens
qu'un tel procédé implique. En fait, tout dépend
du type de texte à traduire. La traduction peut être
un travail de routine s'accommodant du mot à mot (textes
techniques, modes d'emploi) ou de la reconstruction (poésie,
prose). Mais il en va différemment de textes philosophiques
comme ceux de Nishida, où une grande précision
est de rigueur. La pensée de Nishida étant extrêmement
précise, j'ai jugé préférable de
lui conserver ce caractère en m'en éloignant le
moins possible, et en effectuant un travail de traduction et
d'interprétation procédant par étapes successives.
Il importe désormais, de la part des traductrices et
traducteurs, de viser d'abord et avant tout à produire
des traductions - en langues occidentales ou autres - qui mettent
l'accent sur la compréhension en profondeur de des textes
japonais originaux sur la précision dans le choix de
la terminologie, sans oublier pour autant la qualité
du style littéraire de la traduction. Signalons en terminant
qu'une plus grande ouverture d'esprit serait souhaitable de
la part des maisons d'éditionÊ; elle favoriserait la
publicationde non seulement s uvres de philosophie japonaise,
mais également de types de pensée autres qu'européens
ou américains.
Propos
recueillis par Claude Leblanc
(2 mars 2004)
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Bibliographie
Augustin
Berque (dir.), Logique
du lieu et dépassement de la modernité, volume 1,
Bruxelles, Ousia, 2000.
Augustin
Berque (dir.), Logique
du lieu et dépassement de la modernité, volume 2,
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Robert
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Keiji,
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Jacynthe Tremblay, Nishida
Kitarô : le jeu de l'individuel et du collectif, Paris,
CNRS Editions, 2000.
Jacynthe
Tremblay, La Relation et son lieu. Introduction
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MNH/Anthropos, 2000.
Yusa Michiko,
Zen
& Philosophy: An Intellectual Biography of Nishida Kitaro,
University of Hawaii Press, 2002.
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