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E-terview
Japonline :
Votre roman vient de paraître en France.
Il s'agit de votre premier roman et on ne vous connaît pas encore
très bien. Pourriez-vous vous présenter ?
Julie
Otsuka : Je suis née en Californie d'une mère américaine
d'origine japonaise et d'un père japonais. Mon éducation a été
très "américaine" dans la mesure où nous ne parlions jamais
japonais à la maison, où nous ne mangions pas de nourriture
japonaise à l'exception du nouvel an. Nous ne parlions pas non
plus de la guerre. J'ai fait mes études supérieures à l'université
de Yale où j'ai été diplômée en art (peinture et sculpture).
Après Yale, je me suis installée à New York pour devenir peintre
mais sans succès. Je n'ai pas commencé à écrire avant l'âge
de 30 ans. J'ai écrit une grande partie de mon roman dans un
café situé près de chez moi à Manhattan. J'y avais une table
dans un coin au fond. Et tous les matins, avant de commencer
à écrire, je mangeais un croissant et buvais un café. Il m'était
impossible de commencer à travailler sans ce rituel.
JOL :
Qu'est-ce qui vous a poussé à écrire
Quand l'empereur était un dieu ?
JO :
Je ne me suis pas installée un jour à mon bureau
avec l'intention de rédiger un livre concernant les camps
d'internement. Le livre a lentement fait son chemin en moi.
Le personnage de la mère s'est un jour imposé
à moi : je la voyais seule dans la rue, lisant l'ordre
d'évacuation pour la première fois. Et puis, je
l'ai suivie chez elle pour découvrir qui elle était
et ce qu'elle allait faire après avoir lu le document.
C'est ce qui est devenu le premier chapitre de mon roman, "Ordre
d'évacuation n°19". Il s'agissait du premier élément
de la première fiction "sérieuse" que j'ai
jamais écrite. Jusqu'alors, je n'avais rédigé
que des histoires comiques.
Le reste du livre m'est apparu progressivement au travers d'images
comme le train aux fenêtres opaques avançant au milieu du désert,
le garçon en veston prenant tous les hommes aux cheveux noirs
pour son père. J'ai tendance à travailler à partir d'images.
Je dois pouvoir voir une scène dans ma tête avant de pouvoir
commencer à la décrire avec des mots.
Je me suis aussi fondée sur ce que je savais de l'histoire de
ma propre famille. Mon grand-père, soupçonné d'être un espion
à la solde du Japon, a été arrêté par le FBI le jour de l'attaque
contre Pearl Harbour [7 décembre 1941] et envoyé dans des camps
dans le Montana, au Texas et au Nouveau Mexique. Ma mère, mon
oncle ainsi que ma grand-mère ont été internés durant trois
années à Topaz, dans l'Utah. Ma famille a toujours été très
discrète sur ce qui s'est passé pendant la Seconde guerre mondiale
et d'une certaine façon, l'écriture de ce roman m'a permis d'aller
au-delà de ce silence.

Ordre d'évacuation des Japonais-Américains
en avril 1942
JOL : A la fin de votre livre, vous citez des ouvrages
que vous avez utilisés pour écrire votre roman. C'est assez
inhabituel de trouver ce genre de références dans un roman.
Cela signifie-t-il que vous vouliez donner un caractère réel
à votre travail littéraire ?
JO :
Non, j'estime qu'il s'agit d'un travail de fiction. Les personnages
de mon roman sont complètement fictifs, mais les événements
qui façonnent leurs vies sont liés à un moment historique particulier.
Et si l'on écrit une fiction historique, on doit à ses lecteurs
de s'appuyer sur des faits historiques vérifiés. Quand j'ai
commencé à écrire Quand l'empereur était un Dieu, mes connaissances
sur la Seconde guerre mondiale étaient très réduites. J'ai d'abord
dû me renseigner avant de me lancer dans l'écriture du roman.
Je n'aurais pas pu raconter cette histoire sans faire plancher
sur la question. Aussi les sources que je cite à la fin de l'ouvrage
ont-elles été très importantes pour l'information qu'elles ont
apportée.
JOL :
Il ne semble pas très évident de parler de l'internement des
Japonais-Américains pendant la Seconde guerre mondiale aux Etats-Unis.
Pour quelles raisons, à votre avis, les Américains sont si réticents
à aborder cette question ?
J0 :
Tout d'abord parce qu'ils ne savent même pas ce qui s'est passé.
Ce n'est pas un moment de notre histoire qui est enseigné dans
les classes ou qui est mentionné dans les livres d'histoire
(et lorsqu'on en parle, on ne lui consacre qu'un petit paragraphe).
Je suis surprise du nombre de jeunes auxquels j'ai parlé et
qui m'ont dit qu'ils n'avaient jamais entendu parler des camps
d'internement avant de lire mon roman ou celui de David Guterson,
La Neige tombait sur les cèdres. Ce n'est pas un épisode de
notre histoire dont nous sommes fiers. La Seconde guerre mondiale
a toujours été montrée comme une "guerre juste", une guerre
contre le mal, une guerre menée au nom de la liberté et de la
démocratie. Ce qui est arrivé aux Japonais-Américains dans ce
pays ne sied guère à l'Amérique, le défenseur du monde libre.
Il convient par ailleurs de noter que de nombreux Japonais-Américains
ont été sortis des camps pour aller combattre dans des unités
ethniques de l'armée américaine. Mais à la différence de l'esclavage
et de la ségrégation raciale que l'on a réussi à combattre et
à vaincre, la question de l'internement des Japonais-Américains
est l'histoire d'un échec sans rachat.
Les Japonais-Américains ont eux-mêmes des difficultés à s'exprimer
sur cette question. De nombreux anciens internés ont ressenti
beaucoup de honte à avoir été accusé (injustement) de déloyauté.
Et après la guerre, ils ont choisi de rester silencieux et d'"oublier"
cet épisode. Et bien que l'internement des Japonais-Américains
fut un événement tragique, il n'a pas été aussi négatif au regard
des autres souffrances de l'époque. On ne peut pas le comparer
à ce qu'ont vécu les Juifs en Europe durant l'holocauste. C'est
aussi une des raisons qui ont conduit les Japonais-Américains
à taire leur histoire. Pourquoi attirer l'attention sur soi
quand d'autres individus ont connu des destins bien pires que
le vôtre ? Cela semble mal venu ou presque.

Japonais-Américains sur le point d'être "évacués" vers les camps d'internement (1942)
JOL :
On a commencé à évoquer le sujet de l'internement des Japonais-Américains
au lendemain des attentats du 11 septembre 2001 et des réactions
à l'égard des Arabes-Américains. On a vu apparaître dans la
presse de nombreux témoignages et d'articles concernant l'expérience
des Japonais-Américains. Cela vous a-t-il influencé pour écrire
votre roman ?
JO :
Non. J'ai fini d'écrire mon roman en mai 2001 et je n'imaginais
qu'il puisse avoir une telle résonance. A vrai dire, je pensais
qu'on s'intéresserait peu à mon livre. Pourquoi voudrait-on
lire quelque chose sur des Japonais-Américains envoyés dans
le désert pendant la Seconde guerre mondiale ?
Une du San Francisco Examiner
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JOL : Dans votre roman, les personnages principaux ne portent pas
de nom. Pourquoi avez-vous fait ce choix ? Vouliez-vous prendre
de la distance vis-à-vis d'eux ?
JO :
Les personnages de mon roman ont été dépouillés de tout : leur
maison, leurs biens, leur liberté, leur foi en l'Amérique, leur
dignité. La seule chose que l'on n'a pas pu leur prendre, c'est
leur nom qu'ils étaient les seuls à connaître. J'ai pensé que
je me devais de leur laisser une petite parcelle de leur identité.
L'autre raison pour laquelle je n'ai pas donné de nom à mes
personnages appartient au fait que leur histoire est universelle.
Mon roman concerne les Japonais-Américains, mais elle pourrait
concerner d'autres individus à d'autres moments. Tout au long
de notre histoire, il y a eu des peuples déportés.
JOL :
Ce qui m'a frappé dans votre roman, c'est la différence que
vous semblez faire entre les personnages féminins et masculins.
Il semble que les personnages féminins sont plus sûrs de leur
engagement vis-à-vis de l'Amérique. Même la mère qui n'est pourtant
aux Etats-Unis que depuis 19 ans apparaît plus américaine que
son jeune fils qui se pose beaucoup plus de questions sur son
identité japonaise. Vous ne donnez guère d'information sur le
père si ce n'est qu'il voyage beaucoup à l'étranger et qu'il
n'est peut-être pas au-dessus de tout soupçon. Pourquoi avez-vous
choisi de diviser les personnages en deux camps ? Même le personnage
"sympathique" parmi les voisins est une femme : Elizabeth Morgana
Roosevelt. Même si elle n'a aucun lien avec le président des
Etats-Unis d'alors (Franklin Delano Roosevelt) qui a signé les
textes contre les Japonais-Américains, je crois que l'emploi
du nom "Roosevelt" n'est pas innocent.
JO :
Votre remarque est intéressante. Personne ne me l'avait fait
remarquer jusqu'à présent et, pour être honnête, je ne peux
pas dire que j'avais conscience de rendre "meilleures" les personnages
féminins par rapport aux personnages masculins. Cela donne peut-être
une idée de ma propre psychologie. Je ne sais pas.
Pour ce qui est de l'utilisation du nom de famille "Roosevelt",
maintenant que j'y pense, j'ai peut-être un peu exagéré. Si
j'avais la possibilité de revenir en arrière, je crois que j'aurais
donné au personnage un nom moins lourd de sens. Peut-être lui
donnerais-je un nom allemand ou italien dans la mesure où l'Allemagne
et l'Italie étaient nos ennemies à l'époque et qu'aucun Allemand-Américain
ou Italo-américain n'a connu le même traitement que les Japonais-Américains.
JOL :
Au début du chapitre 3, le jeune garçon rêve de "bateaux noirs"
envoyés par l'empereur. S'agit-il d'une référence aux "bateaux
noirs" envoyés par les Etats-Unis pour ouvrir le Japon en 1853 ?
L'un des "bateaux noirs" du commodore Perry
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JO : Je crois que les symboles que l'on utilise dans un travail sont
issus de notre inconscient. Je suppose que je devais "avoir
connaissance" des bateaux noirs du commodore Perry et de leur
signification historique, mais je n'ai pas eu à me concentrer
longuement pour me demander pourquoi le jeune garçon rêvait
de ces trois bateaux noirs. C'est juste apparu au bon moment.
Je travaille beaucoup à l'intuition. Il arrive souvent que l'on
m'interroge sur le symbolisme dans mon travail alors que je
n'en suis pas consciente.
JOL :
Le dernier chapitre est très différent des autres.
Il est très fort. Il s'en dégage une certaine
colère. Comment en êtes-vous venue à écrire
ce chapitre si différent et pourquoi avez-vous décidé
de l'appeler "Aveux" ?
JO :
Le dernier chapitre qui est raconté avec la voix du père
m'est venu très vite. Il ne m'a fallu qu'une heure alors que
d'autres parties du roman m'ont pris des mois voire des années.
Je travaillais sur le livre lorsqu'un jour j'ai brusquement
"entendu" la voix du père. J'ai alors couché sur le papier ce
que j'entendais et dès que j'eus terminé, je compris que cela
conclurait avec bonheur mon roman. Ce qui m'a surpris, c'est
la facilité avec laquelle la colère du père m'est apparue. J'avais l'impression de "canaliser" la colère de quelqu'un d'autre. Aussi ai-je été très surprise de constater qu'elle venait de moi.
Il semble qu'une grande partie du ressentiment vécu par ma famille
ait sauté une génération.
J'ai appelé ce chapitre "Aveux" parce qu'il est rédigé
à la manière d'une confession forcée ou d'une parodie de confession.
Le père avoue au FBI, qui le soupçonne de déloyauté. Mais il
ne leur dit pas la vérité. Il leur dit seulement ce qu'ils ont
envie d'entendre. Je voulais que le père parle en son nom, mais
aussi au nom de tous ceux qui ont été arrêtés arbitrairement
par le FBI en tant qu'étrangers soupçonnés d'être ennemis. D'ailleurs
aucun de ceux-là n'a été reconnu coupable d'espionnage ou de
sabotage.
JOL :
Quel accueil a reçu votre livre aux Etats-Unis ainsi
que dans la communauté des Japonais-Américains ?
JO :
Le livre a très bien été reçu aux Etats-Unis. Cela m'a beaucoup
surprise. Je ne m'attendais pas à un tel engouement. Il a aussi
reçu un accueil favorable dans la communauté des Japonais-Américains,
ce qui m'a fait très plaisir. D'autant plus que je me suis toujours
demandé lorsque j'écrivais le roman si je respectais l'histoire.
JOL :
Votre roman sort aujourd'hui en français. Est-il traduit
dans d'autres langues ? En japonais ?
JO :
Le roman est sorti en japonais le 14 août 2002 à la veille de
la célébration de la défaite du Japon lors de la Seconde guerre
mondiale. Il a été publié aux Etats-Unis un mois plus tard,
en Grande-Bretagne en 2003. Il existe aussi des traductions
en néerlandais, en italien, en portugais et le roman sortira
bientôt en Pologne.
JOL :
Comment analysez-vous l'intérêt des Américains
pour le Japon, notamment dans des films récents comme
Lost in translation ?
JO :
Les Etats-Unis ont toujours eu une fascination pour le Japon
et pour ses "produits" (nourriture, films, arts martiaux,
zen, méthodes de gestion, etc.). Je crois que ce sont
les Japonais en tant qu'individu que nous avons le plus difficultés
à accepter. Nous sommes fétichistes à l'égard
des Japonaises et nous considérons les hommes japonais
souvent comme faibles, comme des salariés robotisés
ou encore comme des kamikaze et des samouraï fanatiques. Aucun
des personnages japonais dans le film Lost in translation, par
exemple, n'a un soupçon de réalisme. Ce sont des
caricatures stéréotypées. Cela dit, je
ne pense pas que Sofia Coppola ait voulu faire un film sur les
Japonais. Elle a réalisé un long métrage
sur deux Américains isolés dans un pays étranger
tentant de se trouver dans un environnement qu'ils ne comprennent
pas. Le Japon ou du moins l'idée qu'on s'en fait n'est
ici que pour servir leurs rapports. Je pense que l'on a apprécié Lost in translation non pas parce que le film parlait du Japon
- ce qui n'est pas le cas - mais parce que l'interprétation
de Bill Murray et de Scarlett Johnsson est émouvante
et drôle.

Localisation des principaux camps d'internement des Japonais-Américains pendant la Seconde guerre mondiale
JOL :
Pensez-vous que les Américains aient tiré des leçons de l'expérience
vécue par les Japonais-Américains pendant la Seconde guerre
mondiale ?
JO :
Non. je ne pense pas que les Etats-Unis aient tiré les leçons
de l'internement des Japonais-Américains. Ce qui se passe actuellement
an Amérique depuis les événements du 11 septembre 2001 est particulièrement
déprimant. Il y a eu très peu de résistance publique aux attaques
de l'administration Bush contre les libertés civiles à l'instar
des arrestations et de la détention de centaines d'Arabes-Américains,
la mise entre paraenthèses de l'habeas corpus et du droit à
un procès avec un jury, l'usage de tribunaux militaires, etc.
Compte tenu de l'expérience de ma famille pendant la Seconde
guerre mondiale, la décision du ministre de la Justice John
Ashcroft d'arrêter des centaines de personnes pour les interroger
après les attentats de septembre 2001 m'a mise mal à l'aise
(ainsi que de nombreux autres Japonais-Américains). Car c'est
comme cela que tout a commencé en décembre 1941. Il semble que
nous fassions les mêmes erreurs, encore et encore. Seulement
aujourd'hui, l'"autre" n'est pas Japonais. Il est musulman,
arabe ou il a le type moyen-oriental.
Propos
recueillis par Claude Leblanc
(18 mars 2004)
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