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E-terview
Japonline :
Qu'est-ce qui vous a décidé
à écrire ce livre ?
Jean-Marie
Bouissou : Ce qui m'a amené à entreprendre
la rédaction de cet ouvrage, c'est le sentiment aigu
que tout ce qu'on écrivait sur la crise relevait d'une
vision partielle de la situation. Il y avait bien des analyses
financières de la crise mais rares étaient les
études sur l'évolution sociale, sur les évolutions
de mentalité. En revanche, il n'y avait absolument rien
sur des secteurs aussi importants que la paysannerie par exemple.
L'idée était donc de combler ces manquements.
La seconde idée était que la crise faisait système.
On ne se trouvait pas devant une crise économique qui
attendait des solutions économiques, car les réponses
économiques, on les connaît depuis longtemps. Il
avait suffi de boucher le trou des banques, on l'aurait fait
par exemple. Ce qui prouve que la crise était ailleurs
et qu'on avait affaire à une crise globale. Je compare
ça à ce qui s'est passé à l'ère
Meiji. C'est un système qu'on doit changer, même
chose qu'en 1945. C'est un phénomène de la même
ampleur, parce que ça touche aussi bien l'ordre social
que les mentalités, voire la conception même du
monde. Ce qui se passe actuellement n'est pas tellement moindre.
Et c'est donc normal que cela prenne autant de temps.
JOL :
Comment expliquez-vous que ce qui
se présentait comme une crise économique se soit
transformé en crise globale ?
J.-M.
B . : Tout devait entrer en crise en même temps. Pour
deux raisons. La première, c'est la mondialisation. Par
ailleurs, au Japon, l'économie n'a jamais été
seulement au service de la production de richesses. L'économie
n'a jamais été jugée sur son efficacité,
sur sa capacité à produire de la richesse, mais
elle était absolument inséparable d'un mode particulier
de redistribution dans la mesure où, au Japon, la redistribution
de la richesse n'est pas opérée par l'Etat mais
par les acteurs économiques eux-mêmes à
la différence de ce qui se passe en France, par exemple.
Mais à partir du moment où les entreprises nippones
sont obligées de jouer le jeu de la concurrence internationale,
elles ne peuvent plus remplir le rôle de redistributeur
des richesses comme par le passé. Elles ont donc dû
modifier leur approche et la crise s'est étendue à
l'ensemble du système.
JOL :
Selon vous, les entreprises japonaises ont-elles pris la
mesure de cette nécessaire mutation ?
J.-M.
B . : Oui je le crois.
JOL :
L'Etat est-il capable de prendre le relais et se substituer
aux entreprises en tant que redistributeur des richesses ?
J.-M. B . : Disons que la moitié du chemin a été
faite. Si on regarde la manière dont les entreprises
japonaises continuent encore aujourd'hui à gérer
leurs effectifs, c'est évident qu'elles ne les gèrent
pas comme leurs homologues anglo-saxonnes. Mais le changement
est en cours. Il y a des entreprises où c'est terminé,
d'autres où c'est plus lent. Mais le sens de la marche
est très clair et il ne changera pas. Certains commentateurs
critiquent la lenteur des réformes. C'est vrai, mais
elles se font. Le rythme est davantage déterminé
par le politique et le social que par la logique économique
pure. Du coup, ils ont préservé quelque chose
qui sera très utile pour le dynamisme futur du pays :
la cohésion sociale. Il n'y a pas de "fracture sociale"
au Japon car les entreprises et les autorités continuent
toujours à considérer le facteur humain comme
une ressource et non pas comme un coût.
JOL :
Sur le plan politique, on semble observer une mutation comparable
avec notamment la montée en puissance de la société
civile. Qu'en pensez-vous ?
J.-M.
B . : Il est évident que la société
civile est désormais mieux structurée grâce
à la multiplication d'actions locales et au poids grandissant
de gouvernements locaux par rapport au centre. Le séisme
de Kobe, en janvier 1995, a joué un rôle non négligeable
en favorisant une prise de conscience parmi les Japonais selon
laquelle la mobilisation des énergies en dehors des cadres
existants pouvait produire quelque chose. Cela relève
sans doute du mythe, mais cela a incontestablement contribué
à mettre la société civile au premier plan.
La pression qu'elle a exercé a notamment permis de mettre
en place un système d'indemnisation publique qui n'existait
pas avant. Ensuite, le droit d'association a été
modernisé. Par conséquent, la société
civile a aujourd'hui davantage les moyens de son action en dépit
de la mauvaise volonté des autorités qui ne facilitent
pas, par exemple, les dons aux associations ou aux ONG comme
cela se pratique dans d'autres pays.
JOL :
Cela a-t-il conduit le pouvoir central à se réformer ?
J.-M.
B . : Il se réforme. Il y a pas mal de choses qui
ont changé dans la politique japonaise depuis 10 ans.
D'abord, il y a eu une réforme du mode de scrutin. Adopté
en 1994, celui-ci affaiblit le clientélisme. Autrefois,
on pouvait avoir un siège dans une circonscription avec
à peine 10 % des inscrits. Aujourd'hui, ce n'est
plus possible. Il y a un système où il y a un
seul siège par circonscription. Il faut donc ratisser
large, amenant l'abandon du clientélisme au profit d'une
campagne politique fondée sur un programme et non plus
sur des subventions ciblées comme par le passé.
Ça a donc modifié la relation entre le politicien
et l'électeur, en particulier dans les grandes villes,
c'est parfaitement clair. D'ailleurs, les élections du
9 novembre dernier ont largement été bâties
autour de manifestes politiques. Ce qui a changé aussi,
c'est le financement politique au profit des partis et non pas
des personnalités comme c'était le cas auparavant.
Pour s'en convaincre, il suffit de voir le nombre d'hommes politiques
condamnés pour corruption au cours des dernières
années. Bien sûr, c'est long, mais les choses évoluent.
Et puis, on est passé d'un gouvernement, d'un Premier
ministre qui ne gouvernait pas - le pouvoir était
exercé collectivement par le Parti et les parlementaires -
à un Premier ministre volontaire et désireux de
"gouverner". L'actuel chef du gouvernement, Koizumi
Junichirô, a rompu avec les pratiques du passé
et il aspire à gouverner comme Blair, en pliant le Parti
à sa volonté même si celui-ci est totalement
rétif grâce au soutien de l'opinion publique.
JOL :
Dans votre ouvrage, vous accordez une grande place aux yakuza.
Pour quelles raisons ?

J.-M.
B . : La plupart des études consacrées aux
yakuza relèvent de l'ethnologie, mais il n'y a aucune
qui s'est intéressée au rôle des yakuza
dans l'ensemble du système. On les considérait
comme des prédateurs aux marges du système qui
faisaient chanter X ou Y ou participaient à diverses
spéculations. L'idée de base, c'était qu'ils
ne constituaient pas un problème économique ou
politique. Mais avec la crise, on s'est aperçu qu'ils
avaient un rôle macroéconomique beaucoup plus considérable
que ce qu'on croyait. Les mauvaises créances bancaires
représentant à un certain moment pratiquement
30 % du PIB, et étant entendu qu'on disait qu'en
général les créances mafieuses représentaient
au moins la moitié de ces 30 %, on s'est rendu compte
de leur emprise sur l'économie. En fait, le système
financier avait besoin des yakuza pour remplir certaines de
ses fonctions. Le sous-développement de la justice nippone
rend quasi impossible le recouvrement de créances pour
les banques, les amenant à ne pas s'engager notamment
dans le prêt à la consommation et laissant le terrain
à des officines de prêts gérées de
près ou de loin par la mafia. Celle-ci était très
présente dans l'immobilier à cause de la complexité
invraissemblable du droit du sol. Quand on veut réaliser
une opération immobilière, il est très
difficile voire impossible réunir toutes les parcelles.
Dès lors, l'intervention des yakuza pour favoriser certaines
opérations a été nécessaire. Les
yakuza n'étaient donc par aux marges du système,
mais ils étaient indispensables au fonctionnement du
système. J'ai donc voulu présenter et analyser
le rôle de ce qu'on présente au Japon comme "le
quatrième côté du triangle" (l'administration,
le grand patronat, le Parti libéral-démocrate
et les yakuza qui là à égalité avec
les autres).
JOL :
Autre originalité dans votre livre, la place tenue
par la manga.
J.-M.
B . : Lorsque je vivais au Japon, je ne m'intéressais
absolument pas à la manga. Le déclic s'est fait
après mon retour en France avec Akira.
Un été, je me suis fait à la main tout
le scénario d'Akira pour essayer de remettre ça
sur patte et de m'y retrouver dans cette narration. J'ai pris
conscience de l'importance en tant que média pour façonner
les mentalités et je me suis aperçu que les histoires
collaient historiquement aux évolutions sociales, aux
évolutions de mentalités, à l'histoire
de manière incroyable. La manga est un reflet quasi immédiat
de la réalité au Japon. Il y a un enracinement
dans le réel bien différent de la bande dessinée
que nous connaissons en France. Et puis, il y a la manière
dont la manga fait passer des messages idéologiques de
manière tout à fait irrationnelle. C'est un univers
immense qui valait qu'on se penche dessus d'autant qu'à
propos de la crise, la manga reflète extrêmement
bien toutes les évolutions de mentalité. On peut
citer, par exemple, l'exemple des personnages mâles souvent
minables et des héros devenus des héroïnes.
Propos
recueillis par Claude
Leblanc (27/11/2003)
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