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JEAN-MARIE BOUISSOU

E-terview - Bibliographie - Sur Internet

Jean-Marie BouissouLe Japon change. Après 10 ans d'une crise sans précédent et une impression d'immobilisme, il était important de faire point sur le pays du Soliel levant qui, en dépit de ses difficultés, demeure la deuxième puissance économique de la planète. Jean-Marie Bouissou s'est attelé à la tâche avec un certain brio, offrant un tour d'horizon du Japon en adoptant parfois des approches originales. A la lecture de "Quand les sumos apprennent ˆ danser", on découvre un pays en pleine mutation. Jean-Marie Bouissou aborde avec nous quelques uns des principales évolutions et caractéristiques du Japon actuel.


E-terview

Japonline : Qu'est-ce qui vous a décidé à écrire ce livre ?

Jean-Marie Bouissou : Ce qui m'a amené à entreprendre la rédaction de cet ouvrage, c'est le sentiment aigu que tout ce qu'on écrivait sur la crise relevait d'une vision partielle de la situation. Il y avait bien des analyses financières de la crise mais rares étaient les études sur l'évolution sociale, sur les évolutions de mentalité. En revanche, il n'y avait absolument rien sur des secteurs aussi importants que la paysannerie par exemple. L'idée était donc de combler ces manquements. La seconde idée était que la crise faisait système. On ne se trouvait pas devant une crise économique qui attendait des solutions économiques, car les réponses économiques, on les connaît depuis longtemps. Il avait suffi de boucher le trou des banques, on l'aurait fait par exemple. Ce qui prouve que la crise était ailleurs et qu'on avait affaire à une crise globale. Je compare ça à ce qui s'est passé à l'ère Meiji. C'est un système qu'on doit changer, même chose qu'en 1945. C'est un phénomène de la même ampleur, parce que ça touche aussi bien l'ordre social que les mentalités, voire la conception même du monde. Ce qui se passe actuellement n'est pas tellement moindre. Et c'est donc normal que cela prenne autant de temps.

JOL : Comment expliquez-vous que ce qui se présentait comme une crise économique se soit transformé en crise globale ?


Quand les sumos…J.-M. B . :
Tout devait entrer en crise en même temps. Pour deux raisons. La première, c'est la mondialisation. Par ailleurs, au Japon, l'économie n'a jamais été seulement au service de la production de richesses. L'économie n'a jamais été jugée sur son efficacité, sur sa capacité à produire de la richesse, mais elle était absolument inséparable d'un mode particulier de redistribution dans la mesure où, au Japon, la redistribution de la richesse n'est pas opérée par l'Etat mais par les acteurs économiques eux-mêmes à la différence de ce qui se passe en France, par exemple. Mais à partir du moment où les entreprises nippones sont obligées de jouer le jeu de la concurrence internationale, elles ne peuvent plus remplir le rôle de redistributeur des richesses comme par le passé. Elles ont donc dû modifier leur approche et la crise s'est étendue à l'ensemble du système.

JOL : Selon vous, les entreprises japonaises ont-elles pris la mesure de cette nécessaire mutation ?

J.-M. B . : Oui je le crois.

JOL : L'Etat est-il capable de prendre le relais et se substituer aux entreprises en tant que redistributeur des richesses ?

J.-M. B . :
Disons que la moitié du chemin a été faite. Si on regarde la manière dont les entreprises japonaises continuent encore aujourd'hui à gérer leurs effectifs, c'est évident qu'elles ne les gèrent pas comme leurs homologues anglo-saxonnes. Mais le changement est en cours. Il y a des entreprises où c'est terminé, d'autres où c'est plus lent. Mais le sens de la marche est très clair et il ne changera pas. Certains commentateurs critiquent la lenteur des réformes. C'est vrai, mais elles se font. Le rythme est davantage déterminé par le politique et le social que par la logique économique pure. Du coup, ils ont préservé quelque chose qui sera très utile pour le dynamisme futur du pays : la cohésion sociale. Il n'y a pas de "fracture sociale" au Japon car les entreprises et les autorités continuent toujours à considérer le facteur humain comme une ressource et non pas comme un coût.

JOL : Sur le plan politique, on semble observer une mutation comparable avec notamment la montée en puissance de la société civile. Qu'en pensez-vous ?

J.-M. B . : Il est évident que la société civile est désormais mieux structurée grâce à la multiplication d'actions locales et au poids grandissant de gouvernements locaux par rapport au centre. Le séisme de Kobe, en janvier 1995, a joué un rôle non négligeable en favorisant une prise de conscience parmi les Japonais selon laquelle la mobilisation des énergies en dehors des cadres existants pouvait produire quelque chose. Cela relève sans doute du mythe, mais cela a incontestablement contribué à mettre la société civile au premier plan. La pression qu'elle a exercé a notamment permis de mettre en place un système d'indemnisation publique qui n'existait pas avant. Ensuite, le droit d'association a été modernisé. Par conséquent, la société civile a aujourd'hui davantage les moyens de son action en dépit de la mauvaise volonté des autorités qui ne facilitent pas, par exemple, les dons aux associations ou aux ONG comme cela se pratique dans d'autres pays.

JOL : Cela a-t-il conduit le pouvoir central à se réformer ?

J.-M. B . : Il se réforme. Il y a pas mal de choses qui ont changé dans la politique japonaise depuis 10 ans. D'abord, il y a eu une réforme du mode de scrutin. Adopté en 1994, celui-ci affaiblit le clientélisme. Autrefois, on pouvait avoir un siège dans une circonscription avec à peine 10 % des inscrits. Aujourd'hui, ce n'est plus possible. Il y a un système où il y a un seul siège par circonscription. Il faut donc ratisser large, amenant l'abandon du clientélisme au profit d'une campagne politique fondée sur un programme et non plus sur des subventions ciblées comme par le passé. Ça a donc modifié la relation entre le politicien et l'électeur, en particulier dans les grandes villes, c'est parfaitement clair. D'ailleurs, les élections du 9 novembre dernier ont largement été bâties autour de manifestes politiques. Ce qui a changé aussi, c'est le financement politique au profit des partis et non pas des personnalités comme c'était le cas auparavant. Pour s'en convaincre, il suffit de voir le nombre d'hommes politiques condamnés pour corruption au cours des dernières années. Bien sûr, c'est long, mais les choses évoluent. Et puis, on est passé d'un gouvernement, d'un Premier ministre qui ne gouvernait pas - le pouvoir était exercé collectivement par le Parti et les parlementaires - à un Premier ministre volontaire et désireux de "gouverner". L'actuel chef du gouvernement, Koizumi Junichirô, a rompu avec les pratiques du passé et il aspire à gouverner comme Blair, en pliant le Parti à sa volonté même si celui-ci est totalement rétif grâce au soutien de l'opinion publique.

JOL : Dans votre ouvrage, vous accordez une grande place aux yakuza. Pour quelles raisons ?

Yakuza tatoués

J.-M. B . : La plupart des études consacrées aux yakuza relèvent de l'ethnologie, mais il n'y a aucune qui s'est intéressée au rôle des yakuza dans l'ensemble du système. On les considérait comme des prédateurs aux marges du système qui faisaient chanter X ou Y ou participaient à diverses spéculations. L'idée de base, c'était qu'ils ne constituaient pas un problème économique ou politique. Mais avec la crise, on s'est aperçu qu'ils avaient un rôle macroéconomique beaucoup plus considérable que ce qu'on croyait. Les mauvaises créances bancaires représentant à un certain moment pratiquement 30 % du PIB, et étant entendu qu'on disait qu'en général les créances mafieuses représentaient au moins la moitié de ces 30 %, on s'est rendu compte de leur emprise sur l'économie. En fait, le système financier avait besoin des yakuza pour remplir certaines de ses fonctions. Le sous-développement de la justice nippone rend quasi impossible le recouvrement de créances pour les banques, les amenant à ne pas s'engager notamment dans le prêt à la consommation et laissant le terrain à des officines de prêts gérées de près ou de loin par la mafia. Celle-ci était très présente dans l'immobilier à cause de la complexité invraissemblable du droit du sol. Quand on veut réaliser une opération immobilière, il est très difficile voire impossible réunir toutes les parcelles. Dès lors, l'intervention des yakuza pour favoriser certaines opérations a été nécessaire. Les yakuza n'étaient donc par aux marges du système, mais ils étaient indispensables au fonctionnement du système. J'ai donc voulu présenter et analyser le rôle de ce qu'on présente au Japon comme "le quatrième côté du triangle" (l'administration, le grand patronat, le Parti libéral-démocrate et les yakuza qui là à égalité avec les autres).

JOL : Autre originalité dans votre livre, la place tenue par la manga.

J.-M. B . : Lorsque je vivais au Japon, je ne m'intéressais absolument pas à la manga. Le déclic s'est fait après mon retour en France avec Akira. Un été, je me suis fait à la main tout le scénario d'Akira pour essayer de remettre ça sur patte et de m'y retrouver dans cette narration. J'ai pris conscience de l'importance en tant que média pour façonner les mentalités et je me suis aperçu que les histoires collaient historiquement aux évolutions sociales, aux évolutions de mentalités, à l'histoire de manière incroyable. La manga est un reflet quasi immédiat de la réalité au Japon. Il y a un enracinement dans le réel bien différent de la bande dessinée que nous connaissons en France. Et puis, il y a la manière dont la manga fait passer des messages idéologiques de manière tout à fait irrationnelle. C'est un univers immense qui valait qu'on se penche dessus d'autant qu'à propos de la crise, la manga reflète extrêmement bien toutes les évolutions de mentalité. On peut citer, par exemple, l'exemple des personnages mâles souvent minables et des héros devenus des héroïnes.

Propos recueillis par Claude Leblanc (27/11/2003)

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Bibliographie

Jean-Marie Bouissou, Quand les sumos apprennent ˆ danser, Fayard, 2003.
Découvrez dans notre base de données les autres ouvrages publiés par Jean-Marie Bouissou.

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Sur Internet

On consultera le site créé par Jean-Marie Bouissou, lequel dispose de nombreuses documentaires mises à jour régulièrement.
Pour les curieux de la vie politique nippone, Japan Politics Central hébergé par l'université de Virginie est un passage obligé.

Grâce à JanJan, le webzine d'information en langue japonaise réalisé par des citoyens, soyez en phase avec les évolutions de la société civile nippone.
Avec Anime Land, la manga n'aura plus beaucoup de secrets pour vous.

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