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NATACHA AVELINE

E-terview - Bibliographie - Sur Internet

Corinne AtlanLe train occupe une place toute particulière dans l'environnement urbain au Japon. Natacha Aveline nous explique dans un ouvrage remarquable "La Ville et le rail au Japon : l'expansion des groupes ferroviaires privés à Tôkyô et Osaka" publié par CNRS Editions ce qui a conduit à cette situation peu banale. Au travers du portrait des principales compagnies ferroviaires privées, l'auteur permet de mieux appréhender un quotidien très présent mais aussi peu connu. Et à la lecture de cet essai, on peut se demander si la France n'aurait pas intérêt à s'inspirer ou du moins à étudier le fonctionnement de ces réseaux ferrés.


E-terview

Japonline : Pourquoi avoir choisi de vous intéresser au rail ?

Natacha Aveline : Je fais des recherches sur le Japon depuis plus de 10 ans, en particulier sur le foncier. Très vite je me suis rendu compte que les plus-values foncières se cristallisaient autour des gares, que les réseaux ferroviaires jouent un rôle considérable dans la détermination aussi des valeurs foncières et que les gares constituent les principaux pôles urbains. Il n'y a pas de centres historiques, et si l'on peut citer Yurakicho ou Ginza comme des centres historiques, ils ne valent pas plus que Shinjuku ou Shibuya par exemple. C'est donc une vraie polynucléarité qui s'organise autour des gares. Et puis, quelle que soit la façon dont on approche la question de la ville, du foncier ou de l'urbanisme au Japon, on tombe immanquablement sur le réseau ferroviaire. J'ai donc voulu essayer de comprendre comment ces réseaux avaient réussi à étendre leurs lignes, leurs stratégies foncières et comment d'ailleurs ils parviennent à développer de nouvelles lignes encore aujourd'hui.

JOL : Comment expliquez-vous que le train soit le pôle attractif des cités japonaises ?


Réseau en 1895N. A. :
Il y a plusieurs raisons. La première, c'est que Tokyo était une ville très densément peuplée dès le XVIIIe siècle avec Londres et Pékin. Donc dès le départ, quand ces premières compagnies ferroviaires se sont créées à la fin du XIXe siècle, il était d'entrée de jeu relativement rentable compte tenu de la densité démographique de faire de l'exploitation ferroviaire. Ensuite, ces réseaux se sont développés précocement alors que dans le même temps, l'industrie automobile au Japon a eu un développement tardif. La motorisation massive s'est faite plutôt dans les années 1960. Et quand l'automobile a pris son essor, les réseaux ferroviaires existaient déjà. Par ailleurs, les pouvoirs publics ont favorisé la développement du rail en laissant ces opérateurs privés constituer leurs réseaux, en les laissant se diversifier dès lors qu'ils prenaient la responsabilité d'être les principaux transporteurs des ménages japonais et qu'ils manifestaient la volonté de pourvoir en logements, en distribution les besoins de la population. On les a laissés mener des opérations très denses avec peu de parcs pendant des années. Le seul point sur lequel les autorités ont opéré un réel contrôle, c'était sur le tarif du transport.

JOL : Toutefois vous rappelez dans votre ouvrage que les tarifs pratiqués par l'entreprise publique (jusqu'en 1987) étaient plus élevés que ceux des compagnies privées.

Réseau en 1970N. A. : Tout à fait. L'Etat bridaient les opérateurs privés de peur qu'ils n'augmentent trop vite leurs prix et finalement, on s'est retrouvé dans une situation aberrante où le service public était plus cher que les compagnies privées. Cela dit, il convient de rappeler que l'Etat a joué un rôle important en finançant indirectement les compagnies ferroviaires dans la mesure où les entreprises japonaises remboursent la totalité des frais de transports ferroviaires de leurs employés. Ces mêmes entreprises sont exonérées totalement par l'Etat de ces frais, ce qui revient à subventionner indirectement le rail. L'automobiliste ne bénéficie pas du même traitement. On décourage d'ailleurs fortement les salariés à utiliser leur voiture pour se rendre à leur travail.

JOL : Vous montrez très bien l'emprise de ces entreprises de transport ferroviaire sur l'urbanisation.

N. A. :
En Occident, les politiques publiques ont toujours considéré le soutien au rail ou à l'automobile comme étant alternatif. Au Japon, ce n'est pas du tout le cas. Les opérateurs ferroviaires ont absorbé finalement l'automobile d'une certaine manière. C'est-à-dire qu'ils ont développé leur réseau ferroviaire, ils l'ont articulé à un service de bus, de taxis et autres qui étaient des services de transport automobile. Ils ont aussi obtenu la coopération des pouvoirs publics qui ont construit des routes en banlieue non loin de leurs lignes. Ils n'ont jamais considéré l'automobile comme étant un moyen de transport concurrent au rail. ça c'est très clair. Au contraire, ils ont joué la synergie et de façon très intelligente. On en est même arrivé à une situation où la compagnie ferroviaire Tôkyû obtenait 7 % de ses revenus au travers de la vente d'essence. Cette vente d'essence qui permettait aux habitants de "sa" ville à la campagne (denentoshi) à l'ouest de Tôkyô de vivre en dehors du rail. C'est très intelligent. C'est une conception que l'on n'a pas du tout en Occident et que l'on devrait peut-être regarder de plus près afin de favoriser l'intermodalité y compris avec une approche qui ne serait pas concurrentielle entre l'automobile et le rail. En jouant sur cette intermodalité entre le rail et l'automobile, ces compagnies ont structuré les banlieues. Elles ont fait de ces banlieues des "cités dortoirs" d'une certaine manière, mais en même temps qui étaient très bien équipées. Cela n'a donc rien à voir avec nos villes nouvelles, nos cités dortoirs où parfois il n'y a même pas un café dans certaines gares. Au Japon, il y a toujours un minimum de services. C'est très important car ça rend la banlieue japonaise très vivante.

JOL : La gare a tenu un rôle social très important au Japon. Or on observe depuis quelques années un changement important autour des gares. Les galeries marchandes ont tendance à disparaître ou du moins à se vider au profit des centres commerciaux en périphérie. Est-ce que ce rôle social de la gare est en train d'évoluer aujourd'hui ?

Shinkansen à la gare d'Ueno - Tokyo

N. A. : Je le pense. Mais curieusement, je n'ai pas rencontré beaucoup ce genre de discours au Japon. Cela dit, à bien observer ce qui se passe actuellement, on remarque un étiolement des fonctions vitales de certaines de ces gares. Par conséquent, on se dirige vers un certain déséquilibre à terme, surtout avec les vieillissement de la population. On assiste à un recentrage des grandes métropoles, Tôkyô en particulier, avec aussi un effort des autorités pour déporter l'aménagement vers l'Est, vers l'ancien Est industriel qui est en train de se requalifier très rapidement. Cet Est dispose d'un fort potentiel d'aménagement, notamment en matière de logement, ce qui intéressera une bonne partie de la population installée très loin à l'Ouest. Il y aura sans doute un effet de bascule à l'avenir, entraînant un déséquilibre en défaveur des périphéries et donc des fonctions de cristallisation de ces gares.

JOL : A votre avis, est-ce que la France pourrait suivre l'exemple japonais en matière de transport ferroviaire ?

N. A. : Je crois qu'on a beaucoup à apprendre de cette expérience. Il ne s'agit pas d'importer le modèle qui est absolument unique, sachant son histoire et les particularités culturelles japonaises. Je pense cependant qu'on aurait intérêt à reprendre cette idéé selon laquelle il n'y a pas de concurrence entre le rail et l'automobile. Par ailleurs, ce qui m'a intéressé chez ces opérateurs japonais, c'est le principe de continuité. Continuité spatiale. Ils ont vraiment toujours le souci de dépasser les barrières géographiques, de ne jamais obliger le client-usager de franchir une barrière géographique. Il faut absolument que ces barrières soient niées. Elles sont tellement niées d'ailleurs que le consommateur ne sait jamais où il est dans l'espace. Il évolue dans un espace entre trois dimensions entre le quai de la gare, le grand magasin, l'hôtel ou ce que vous voulez, il ne sait jamais dans quelle "boîte" il se trouve. Il n'est cependant pas perdu. Il est habilement guidé. C'est très astucieux et je pense qu'il y aurait là beaucoup à étudier au niveau sémiotique, de l'organisation de l'espace. Il y a également un continuité dans la gestion. En d'autres termes, ces opérateurs ont une notoriété en tant que groupe et ils la soignent. Il y a bien sûr l'intermodalité, c'est-à-dire la continuité des réseaux eux-mêmes avec la minimisation des ruptures de charge, en mettant en synergie les horaires des trains et des services de bus et puis même entre services de train. Aujourd'hui en France, on travaille beaucoup sur cette question de l'intermodalité. Enfin il y a la continuité dans le service, ce qui est extrêmement important et l'on devrait s'en inspirer.

Propos recueillis par Claude Leblanc (21/11/2003)

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Bibliographie

Natacha Aveline , La Ville et le rail au Japon : l'expansion des groupes ferroviaires privés à Tôkyô et Osaka, CNRS Editions, 2003.
Anne Garde & Laure Vernière, Japan express : travel mystery, Seuil, 2003.
Natacha Aveline , Mobility in Japan : A Model for French Transportation Policies ? (html - PDF), Japan Railway & Transport Review, n°31, juin 2002.

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Sur Internet

Le train au Japon vu par un journaliste de la BBC.
Des informations sur le Shinkansen, le train à grande vitesse made in Japan.
Les trains et le Japon contemporain, article de James A. Fujii paru dans Japan Railway & Transport Review, n°12, juin 1997.
Le site de Tôkyû, l'une des principales compagnies ferroviaires privées étudiées par Natacha Aveline.

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